De l’usage du neutre au quotidien

Ça fait longtemps que je voulais écrire sur l’écriture inclusive/neutre au quotidien.
Déjà parce que j’ai dû passer par au moins trois façons d’écrire différentes concernant le neutre.
Ensuite parce que j’ai promis à des ami’e’s de traiter ce sujet.
Enfin, en ce moment, je vois beaucoup de débats à ce propos.
Du coup, et si on se lançait ?

Déjà, quand je parle d’écriture inclusive et/ou neutre, ça veut dire quoi ?

Ça veut dire faire en sorte de ne pas systématiquement genrer au masculin ou au féminin mon langage et/ou écriture. Comme il n’existe pas de norme établies, il est difficile de définir clairement ces deux termes.
L’écriture inclusive consiste à inclure le genre féminin dans les noms du quotidien, là où auparavant l’emportait le masculin : dire « ils et elles » plutôt que il, ou « les acteur-ices » plutôt que acteurs. Cela tend à rendre une visibilité au féminin.
Le neutre a un fonctionnement similaire, à la différence près qu’il tend à faire disparaître les genres au lieu de les additionner. Par exemple : « Iel aime bien les fêtes foraines » ou « Je suis fatiguæ d’avoir autant marché ». Dans ces deux exemples, il est impossible de savoir si le sujet est un homme, une femme, ou une personne non-binaire en dehors de tout autre contexte.

Pourquoi écrire et/ou parler ainsi ?

Il existe une multitude de raisons.
Déjà, il faut rappeler que notre langue est genrée en permanence. La moindre phrase concernant une personne renvoie à son genre perçu et/ou à celui de la personne qui l’écrit ou la prononce. Ça renforce l’idée que le genre (et/ou le sexe, puisque aux yeux de la société genre = sexe) est un élément (très) important, et qu’il faut absolument le prendre en compte, quoi qu’il arrive.
Mais concrètement, si je vous dit que j’ai fait une partie de badminton avec un’e ami’e ce week-end, en quoi est-ce que c’est important de connaître son genre, au point que je doive adapter mon langage en fonction ?
Par ailleurs, notre façon de genrer n’est pas innocente : si jusqu’au XVIIe siècle, on disait « autrice » aussi spontanément que « auteur », cette utilisation choque désormais : un genre a été associé à chaque métier, et il est souvent mal vu de déroger à la règle. Il y a donc une contradiction sociétale : on doit TOUJOURS indiquer le genre des sujets, mais quand même, il y a des choses qui fâchent (en témoigne le nombre de gens qui sont profondément dérangés lorsque je prononce ce mot). Qu’est-ce qui a changé entre-temps ? Une volonté de faire disparaître les femmes du vocabulaire, pour limiter leur légitimité à s’exprimer, à se projeter dans un métier ou une activité valorisée, bref pour maintenir une relation asymétrique dans une société qui privilégie les hommes (d’ailleurs, autant on me sautais à la gorge lorsque je disais « autrice », autant personne n’est choqué lorsque les gens parlent de « la » secrétaire, « la femme » de ménage, « la caissière »… Étonnant ? En fait non, tristement prévisible plutôt). Il en est de même pour la règle de proximité, qui voulait que l’on accorde les adjectifs selon le dernier nom : «Les coffres et boîtes bleues », « Les sphères et les carrés noirs »… Cette règle a été supprimée non-pas par volonté de simplifier le langage mais par volonté d’affirmer la supériorité du masculin sur le féminin – tout comme le fait que l’on doive absolument user du masculin pour un groupe de 999 femmes et 1 homme. (Pour celleux qui souhaitent plus de détails, je mettrai le lien vers d’autres articles à la fin de celui-ci !). Or, comme je l’ai déjà mentionné ailleurs, le langage est important : on structure notre pensée avec les mots que l’on connaît, ainsi modifier le langage signifie modifier la pensée. Ainsi, laisser en place des règles qui avaient pour seul but d’inférioriser la femme signifie continuer de structurer la pensée des gens de manière à ce que la femme soit perçue, pensée, exprimée comme inférieure à l’homme.
De plus, à titre personnel, je connais un certain nombre de personnes qui sont non-binaires ou en questionnement, et qui pour certain’e’s ne souhaitent pas qu’on les renvoie en permanence à un groupe social (= le genre) qui n’est pas [totalement] le leur. Iels préfèrent, et c’est compréhensible, que l’on utilise des pronoms et accords neutres lorsqu’on s’adresse à elleux, ou lorsqu’on parle d’elleux.
De plus, le neutre a pour intérêt de spontanément prendre en compte le féminin, le masculin et la non-binarité, ce qui en fait un langage privilégié pour s’adresser de manière respectueuse à l’ensemble d’un groupe non mixte.
Enfin, le neutre permet de traduire plus justement certains éléments d’autres langues : je pense notamment à l’anglais, qui est beaucoup moins genré dans son utilisation quotidienne, ce qui permet parfois des subtilités complexes à traduire en français à l’heure actuelle.
En bref, qu’il s’agisse d’arrêter de s’obséder avec le genre des personnes au quotidien, de réapprendre à penser hors des biais patriarcaux instaurés au fil du temps, d’inclure tout le monde ou de respecter l’identité de genre d’une personne, s’intéresser au neutre est toujours extrêmement intéressant, stimulant intellectuellement (il s’agit de démolir des réflexes d’une vie et c’est toujours un peu compliqué au début, ce qui rend donc le résultat encore plus satisfaisant à la fin), et utile pour moult situations et interactions.

Remarque : Voici un thread Twitter sur l’intérêt de ne pas utiliser le terme « écriture inclusive », que je trouve assez pertinent. Avant j’utilisais les termes d’inclusif et de neutre comme synonymes, mais c’est ce qui m’a convaincu de cesser définitivement d’utiliser le premier.

Ok, mais comment ça marche ?

Alors, la première chose à savoir, c’est qu’à l’heure actuelle il n’y a pas de normes précises. En effet, ce besoin de créer une écriture neutre ou inclusive a abouti selon les personnes à des idées différentes, ce qui signifie que différentes façons de parler et écrire existent. Personnellement je perçois cela un peu comme à différents dialectes d’une même langue.
Comme je souhaite que cet article soit assez facile à lire, je ne vais pas m’étendre sur tout ce qui existe, mais je vais plutôt vous présenter ma façon de parler et écrire, et pourquoi j’ai fait ces choix (ce qui ne veut pas dire que les vôtres ou ceux des voisin’e’s sont moins valides, que l’on soit clair’e’s !)

Déjà, en terme de pronoms neutre, j’ai choisi d’utiliser par défaut le pronom « iel ». En effet, il s’agit d’un bon compromis entre il et elle, à la fois phonétiquement, en terme de longueur et d’écriture, ce qui le rend assez intuitif à la fois pour l’utiliser et pour les personnes qui l’entendent/lisent pour la première fois.
Quand je dis que je l’utilise par défaut, c’est-à-dire pour parler de groupes de personnes mixtes, des personnes dont je ne connais pas les pronoms ou de moi-même, puisque je suis également non-binaire. En revanche, si je connais les pronoms d’une personne et que ceux-ci sont différents (ex : il, elle, aelle, al…), j’utilise pour cette personne ses pronoms choisis : c’est une simple question de respect !

Pour l’écriture, vous noterez que je suis passæ par plusieurs phases différentes depuis la création de ce blog : d’abord les points médians (ami·e·s), puis les points (ami.e.s), puis les apostrophes (ami’e’s). Si le premier changement était dû à une simplicité (un simple point c’est plus simple à taper qu’un point médian sur un clavier AZERTY), le deuxième a été motivé par la lecture de cet excellent article rédigé par une amie, et dont les arguments sont plus que pertinents.

Toutefois, plutôt que d’utiliser en permanence les apostrophes, je préfère essayer de constituer des mots dont la structure proviens de la combinaison du masculin et du féminin : « auteurice », « curieuxse », etc… En effet, autant « auteur’ice » est facile à comprendre et à lire, autant le prononcer est peu intuitif : faut-il marquer une pause entre « auteur » et « ice » ? Faut-il dire « auteur et autrice » ? « Auteur et/ou autrice » ? Avec « auteurice », la prononciation est intuitive, et le même mot peut désigner un homme, une femme ou une personne non-binaire ! Que demander de plus ?
Suivant la même logique, pour faciliter la lecture, je préfère utiliser une structure en -æ plutôt qu’une structure en -é’e. Par exemple : « Je suis fatiguæ » plutôt que « je suis fatigué’e ». Je prononce personnellement le æ « aé », comme dans le prénom Gaétan.
Ce ne sont que face à des mots qui ne peuvent être modifiés que je vais utiliser les apostrophes («ami’e », « grand’e ») et/ou utiliser une alternance à l’oral (par exemple, dire de manière aléatoire ou en alternance « je suis grand » et « je suis grande »).

Pour vous donner quelques astuces de langage supplémentaires, voici une petite liste (oui, j’aime les listes) de termes/expressions/astuces au quotidien :

– Pour parler d’enfants issus de même parents, le terme adelphes existe en français. Et c’est plus rapide que « frères et sœurs », en plus !
Cellui est le pronom démonstratif que j’utilise en neutre, et est comme vous pouvez le deviner inspiré de celle et celui. De la même façon, celleux est son pluriel.
– Pour s’adresser de manière élégante à un auditoire : « Mesdames, Non-binaires et Messieurs » (J’avoue, cette formulation est de moi et j’en suis super fièr’e)
– De manière générale, privilégier les termes neutres comme « personnes » plutôt que « hommes et/ou femmes », « parents » plutôt que « pères et mères », etc…
– Pour parler du parent non-binaire d’un enfant, j’aime énormément le mot Paman.
– Si j’apprécie grandement utiliser un langage soutenu, j’aime aussi mon côté wesh. Du coup, j’utilise « mef » à la place de mec/meuf. (Merci F. pour l’astuce ! ♥)
– Utiliser des anciens mots, comme bel ou fol, qui ont une sonorité rappelant le féminin (belle, folle) et une utilisation historiquement masculine. En plus je trouve ces mots très beaux, donc les utiliser est d’autant plus agréable !

 

Si j’ai d’autres idées, je les ajouterai au fur et à mesure, comme d’habitude ! :)

Pour conclure, je dirais que le langage est un outil qui s’adapte constamment et qui a pour fonction de nous permettre de vivre ensemble. Si étudier l’histoire de cet outil ou s’amuser à en utiliser d’anciennes formes (j’aime bien utiliser « moult », par exemple, j’adore ce mot) peut être divertissant, intéressant, épanouissant, son usage actuel ne doit pas nous enfermer. Refuser de laisser le langage évoluer vers plus de respect et d’inclusivité au nom des traditions, c’est complètement perdre de vue ce pour quoi le langage a été initialement créé tout en oubliant que le langage d’aujourd’hui est lui-même très différent du langage d’hier. Et puis de la même façon que le stylo bic n’empêche personne de faire de la calligraphie à la plume, rien n’empêche des personnes consentantes de parler de manière 100% genrée ou en langue d’Oc, ou en ancien Gaulois, ou en latin lorsqu’iels sont seul’e’s – tant qu’iels ne forcent pas les autres à parler de la même façon.

Comme d’habitude, si vous êtes curieuxses d’en savoir plus, si vous avez des questions sur le sujet n’hésitez pas ! Et si jamais vous utilisez le neutre et que vous avez des mots/astuces/particularités que vous voulez partager, je serai ravi’e de les découvrir ! Avec ses mille-et-unes spécificités individuelles, le neutre ressemble à un amas de petits dialectes, et c’est toujours intéressant de découvrir le dialecte de ses voisin’e’s !

Enfin, si vous souhaitez aller plus loin ou que vous cherchez une autre approche, voici quelques ressources (que je mettrai à jour autant que possible) :

Le site internet d’Eliane Viennot, qui propose des conseils et des pistes de réflexion sur comment rendre la langue moins sexiste. Elle analyse notamment l’étymologie de certains mots, comme autrice ou Homme et l’histoire de leur utilisation dans la langue française.
Le site Écriture inclusive, qui propose également des conseils et même des ateliers en entreprise.
L’article Féminisation de la langue: quelques réflexions théoriques et pratiques, par le site Genre !
Le site Mots-Clés traite également du sujet et présente notamment un manuel sur l’écriture inclusive.

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