De l’importance des mots pour structurer la pensée

Je n’avais pas prévu d’écrire un article là-dessus. Ou, plutôt, j’avais envisagé d’en faire un, mais plus long, plus détaillé. J’ai plein de notes avec des références littéraires qui auraient pu servir, mais… Juste pas là où je suis. Dommage.
Je n’avais pas prévu d’écrire un article là-dessus, mais suite à certains événements, je ressens malgré tout le besoin de le faire.

Il y a un énorme questionnement autours du vocabulaire dans le milieu féministe intersectionnel. Parce qu’il y a énormément énormément énormément de vocabulaire.
Et que le vocabulaire c’est lourd. Faut l’apprendre, ça demande un effort, des fois c’est pour dire des trucs qui sont très proches d’autres trucs, du coup on se demande à quoi bon faire un terme spécifique sur presque rien, etc. Du coup, il faudrait simplifier le vocabulaire.

Et là, je suis face à un énorme souci.

Parce que effectivement, nous n’avons pas tou.te.s les mêmes facultés intellectuelles. J’ai la chance d’avoir un bon niveau de français et même si je sais que je fais quelques fautes, les gens me lisent facilement, je peux construire des phrases complexes, utiliser des figures de style, exprimer des idées. Du coup, moi, apprendre du vocabulaire, ça ne me pose pas de problème. Au contraire, ça me stimule, j’aime cet exercice intellectuel. Toutefois, je n’ai pas envie de placer les autres, celleux qui n’ont pas les mêmes capacités que moi, en échec. Je n’ai pas envie qu’iels souffrent en se disant « je suis nul.le », en pensant que je les juge. (Scoop : non. On est pas tous bon.ne.s partout, et c’est okay. Et personne n’a le droit de juger que ton opinion a moins de valeur parce que tu préfères écrire en langage SMS, que tu fais plein de fautes ou que tu as des difficultés à conjuguer au conditionnel.)
Mais en même temps, ce sont les mots qui structurent notre langage. Littéralement, toute personne qui sait parler ne peut penser qu’avec des mots. Et ces mots ont une histoire, un sens qu’on a tendance à oublier. En simplifiant la langue, on simplifie la pensée.

  • Un exemple que je prends souvent, c’est les phrase en « s’être fait.e ». On dit très souvent « elle s’est faite agresser », « il s’est fait racketter », etc. L’idée est claire : la personne a été victime, dans le premier cas d’une agression, dans le deuxième cas d’un racket (qui, oui, est une forme d’agression). Tout le monde utilise cette forme, je l’ai utilisée des milliers de fois. Mais quand on se penche sur la formulation, elle est très violente. Si Elle « s’est faite » agresser, alors elle a contribué à l’agression qu’elle a subi, car on utilise un verbe actif. La vraie forme devrait être « elle a été agressée », « il a été racketté », avec utilisation du passif. Pourtant, très souvent quand on dit « iel s’est fait voler son sac », personne n’accuse la victime. Mais au final, c’est tout de même ce qu’on dit, et l’idée qu’on transmet inconsciemment les uns aux autres : la victime a causé son agression. C’est d’autant plus marquant quand on regarde la formulation dans les autres langues, par exemple en anglais : ‘She was beaten‘, et non-pas ‘she made herself be beaten‘.
  • Un second exemple, plus de l’ordre visuel, c’est celui de l’écriture chinoise.
    Les sinogrammes, c’est-à-dire les symboles qui correspondent aux mots, sont en général construits à partir d’autres sinogrammes désignant des mots plus basiques en lien avec leur sens. La combinaison n’est pas faite au hasard : par exemple, le mot désignant le phénix (mâle) s’écrit traditionnellement 鳳, et on retrouve dans sa composition le sinogramme 鳥, qui désigne l’oiseau. Ce qui est logique, le phénix étant dans cette culture considéré comme le roi des oiseaux !
    Toutefois, à partir des années 50, la Chine a commencé à peu à peu simplifier l’écriture chinoise. Ainsi, les générations actuelles apprennent des sinogrammes plus simples à l’école. Mais quand on regarde de plus près, notre phénix simplifié s’écrit 凤 où le 又 signifie « et ». (L’oiseau, lui, s’écrit 鸟 en simplifié.) Ainsi, même si le mot désigné est toujours le même (le phénix), il a perdu une partie de son sens. Et, justement de par la façon dont les sinogrammes sont créés, cette simplification n’est pas sans impact sur la façon de percevoir, de comprendre et d’utiliser ce mot. Au final, il n’y a pas que l’écriture qui a été simplifiée, car l’écriture est une des pierres fondatrices du raisonnement.

En suivant ce fil, puisque nous pensons à travers les mots que nous connaissons, plus nous connaissons de vocabulaire, plus notre pensée peut être précise. Exemple : Dire « dictionnaire » est plus simple que de dire « livre dans lequel sont listés l’ensemble des mots reconnus dans la langue française et leur définition associée ».
Justement, dans la vie il y aura toujours des gens qui en deux jours pourront nous définir précisément n’importe quel mot issu du dictionnaire et des gens qui auront du mal à utiliser même les mots considérés par beaucoup comme étant les plus simples. Et une fois de plus, c’est okay.

Mais si on considère la réalité sous cet angle, alors créer du vocabulaire n’est pas un problème. Parce que si quelqu’un, un jour, a besoin d’un mot, il aura un moyen de le trouver, et c’est cool. Et si quelqu’un n’est pas concerné par les sujets qui nécessitent l’utilisation de ce mot, hé bien… Iel n’aura pas besoin de l’apprendre, et c’est cool aussi. Et si les gens oublient des mots, des fois, ce n’est pas grave. C’est pour ça qu’on a les dictionnaires et les lexiques, et internet, et les potes. Il y a deux jours, je ne me souvenais pas de comment s’appelle les « boules du désert qui passent dans les western ». Parce que j’en parle assez peu, au quotidien, en fait. Mais c’est pas grave, internet l’a retrouvé pour moi, et si tu te poses la question je l’ai retrouvé pour toi : ça s’appelle un virevoltant !

Là où je veux en venir, c’est que créer du vocabulaire, c’est pas simplement une question de « poser problème ». C’est essentiel.
C’est essentiel parce que justement, comme notre raisonnement est fondé sur notre pensée, ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Ou presque. On peut l’atteindre du bout des doigts, faire des périphrases, mais on continue à se dire qu’il n’y a pas de mots pour ça, et que peut-être ce n’est que dans notre imagination. Et découvrir qu’il y a un mot pour ça, c’est savoir que non, il y a eu d’autres gens qui ont eu le même ressenti, qui ont perçu les mêmes choses, et que c’est normal. C’est se découvrir une part de son identité, parfois, ou découvrir que ce sentiment bizarre que l’on n’arrivait pas trop à définir, en fait c’était ça.
Il y a quelques semaines, j’ai parlé de choses très personnelles à un ami. Nous étions tous les deux fortement sensibles au sujet de cette discussion. A un moment, en voulant mettre un mot sur un ressenti que j’ai exprimé, il a utilisé une combinaison de deux mots/racines, combinaison que je n’ai jamais lu ou entendu de ma vie. Pourtant, cela faisait des mois qu’en cherchant à définir ce dont on parlait, le seul mot qui me venait en tête, c’était celui-là. J’ai sincèrement eu envie de pleurer, parce qu’à cet instant j’ai su que je n’étais pas seule personne arrivée à cette conclusion. J’ai eu envie de pleurer parce que ça voulait dire que je n’étais pas folle, que ce n’était pas moi qui inventait ou analysait mal cette situation.
De la même façon, cela fait un certain temps que je connais les mots transgenre et non-binaire. Mais je ne me suis jamais identifié.e à ces mots. Jusqu’au jour où, par hasard, je suis tombée sur le terme demi-girl. En lisant la définition, la première chose qui m’est venue à l’esprit c’est « Mais c’est moi ! ». Pourtant, les demi-women sont considéré.e.s comme une sous-catégorie des non-binaires, non-binaires qui peuvent se revendiquer transgenres. Mais c’est ce terme, et pas un des deux autres, qui m’a permis de me définir. De la même façon que je m’identifie plus au terme mammifère qu’au terme vertébré, même si le premier implique que je fasse partie du deuxième.

Du coup, quand je vois des personnes qui refusent de nouveaux termes sous prétexte que c’est trop compliqué, que ça ne leur plaît pas qu’on puisse désigner cette chose, etc, moi ça me dérange. Parce que chacun.e devrait pouvoir se définir comme iel veut. Chacun.e devrait avoir accès aux mots et aux termes dont iel a besoin. Et que ce n’est pas aux autres de décider que ces termes ne devraient pas exister, juste parce que des personnes, des sentiments, des situations, selon ces gens, ne devraient pas exister ou ne méritent pas qu’on y fasse attention.

Et moi, je continuerai à faire circuler le vocabulaire, à l’expliquer, à le reformuler. Parce que ce n’est pas à moi de décider de ce que les gens ont envie de savoir ou non. Si le contenu n’intéresse pas, les gens ne le liront pas. Mais je veux pouvoir me dire que si une personne a besoin d’une information en particulier, je lui apporterai peut-être un moyen de la trouver, de la comprendre, de l’exprimer.
Parce que ça, ça n’a pas de prix.

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